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       Poème aux Armures, aux Loques et aux Linges.

 

 

Tisser.

Patiemment tendre les fils sur le métier ancestral.

Dresser l'ossature initiale qui recevra la trame, en alignant soigneusement les fils de chaîne les uns après les autres, pendant que les heures filent.

Se reposer un peu quelquefois, quelques secondes; étirer la colonne vertébrale, respirer profondément, les yeux fermés.

Et puis se remettre à l'ouvrage.

Surtout ne pas s'énerver, malgré la hauteur du sommet à atteindre, l'ambition folle de l'entreprise.

Résister aux Sirènes de la Technologie ou du Ready-Made.

Je le ferai moi-même, dussé-je y passer des semaines.

Ne pas manger s'il le faut, tenir douze heures sans pause, avancer.

S'enorgueillir, pour se donner courage, de la grandeur du projet.

Créer la surface première, là où était du vide, faire sortir du néant le châssis de fibres, la toile textile qui sera seulement ensuite le support du travail à venir.

Une Armure viendra.

Une enveloppe guerrière, mais fragile car de corde, de ficelle et d'argile, une Armure s'élèvera.

Presque corset de femme aussi, quand des courbes gracieuses se dessinent dans l'espace creusé par le contour de l'oeuvre.

La guerre est gagnée sitôt que déclarée, sitôt que l'habit belliqueux fait des fines mains de l'artiste s'expose et s'impose, sitôt que la subtile carapace tressée laisse irradier son étrange éclat.

Des Totems seront érigés.

D'abord, simples planches de bois, momifiées ensuite de tissu enroulé, de vieilles loques, vieux linge brodé, oeuvres de l'ancien artisanat textile, simple outil de la quête d'un besoin vital ou humble ornement décoratif, des Loques- Totem seront façonnés.

Alors l'argile primitif, poussière et eau des Origines, matériau de la Création des hommes dans les mains divines, l'argile blanche viendra donner chair, épaisseur, vie sensible au squelette symbolique.

Sur les Totems de textile et d'argile se verra comme une peau sui se plisse, ridée par les travaux et les jours, la peau de l'homme laborieux qui laboure la terre, qui plante et qui récolte, la peau de la femme qui file et qui tisse, protectrice, qui panse les plaies du blessé et borde le lit de l'enfant inquiet.

Cette peau affleurera à la surface des Loques- Totems, à la faveur de la tension maximale du tissu autour de la planche, tension imprimant rides et crevasses à la membrane épidermique.

Il faudra alors raccommoder.

Se raccommoder avec le meilleur ennemi.

Se raccommoder avec cette satanée Existence terrestre, la merveilleuse et terrible Finitude.

Tâcher de faire la paix avec la Condition humaine, sans pour autant en masquer la douleur.

Accepter le passé douloureux et l'avenir effrayant qu'on voudrait parfois nier.

Raccommoder à l'extrême, en exhibant sans pudeur la Cicatrice, scarification possible, points de suture affirmés, tissés au fil de fer rouillé déjà par le temps véloce.

Ne pas masquer les lèvres de la cicatrice qu'on peut encore imaginer béantes avant l'effet de boursoufflure infligé par le raccommodage noué serré.

C'est la vie, l'existence mortelle consciente de sa fragilité, la montrer comme elle est.

C'est l'humaine condition, la Pesanteur et la Grâce, la Matière animée par l'Esprit ( âme pour les uns, cérébralité pour les autres ), la célébrer.

Montrer en recouvrant que pourtant ça vit là-dessous, sous les strates, sous le figé, sous l'hermétique.

Faire deviner le grouillement organique sous l'apparente couverture minérale.

Dévoiler que ça vibre, souterrain, au plus profond.

Tout recouvrir et puis taper, et puis poncer; aplanir, et puis gratter.

Faire ressurgir par endroit, mettre à nu, laisser transparaître la déformation interne.

Se ressouvenir par l'oubli, le passage par l'ensevelissement, avant l'excavation libératrice.

Coudre, recoudre, et recoudre encore.

Contrattaquer les Parques.

Refaire à l'envers le geste des Moires grecques qui tissent le destin inéluctable des hommes.

Répondre à Atropos, l'inflexible, qui coupe le fil de l'existence le moment venu.

Se battre sur son terrain, avec ses armes.

La mort infiltre la vie, fait courber les vivants à chaque drame, chaque blessure.

Recoller les morceaux, reconstruire, réparer.

Dénouer les tourments de l'âme, en serrant fort les noeuds.

Retrouver le fil de sa pensée, après l'égarement.

Renouer avec les amis perdus.

Tisser de nouveaux liens, si la rencontre est belle.

Par les Armures, par les Linges, par les Loques, inventer son destin et conquérir sa liberté dans un pied de nez astucieux à la fatalité, comme Pénélope éternelle tisseuse défaisant la nuit le somptueux suaire qu'elle coud le jour pour repousser toujours le moment refusé du mariage avec un autre que Ulysse.

Inspirer.Respirer.

Sentir le rythme vital en soi.

Retrouver le va-et-vient pulsatoire de la navette entre les fils de chaîne.

Se laisser envahir par le souffle du Désir, et le laisser rayonner dans l'Oeuvre d'Art.

                                                                                  Ariane Allemandi.